Leadership, key to Tunisia’s path to success, or to darkness.
19 December 2018

En Tunisie, Un autre Echec sans « leadership collectif »

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Par Lotfi Saibi
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La « nouvelle » Tunisie ne peut davantage s’épanouir sous la direction d’une seule personne, quelle que soit sa grandeur.

Bien que les Tunisiens aient achevé la première phase de leur transition démocratique, là où bien d’autres nations arabes ont échoué, le chemin vers les futurs radieux qu’ils se sont promis reste encore long et périlleux. Les raisons de ce progrès chancelant sont nombreuses, et dépendent toutes d’une même donnée : l’absence d’un leadership, à tous niveaux – politique, économique et même social -, au sein du gouvernement, des partis, de la société civile comme des organisations indépendantes, qui permette de concevoir, d’organiser, de rassembler, de débattre, mais également de se procurer le courage de rompre avec le passé afin de prendre les bonnes décisions.

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En dépit de cette « révolution » et de quelques avancées vers la démocratie, les citoyens aussi bien que les politiques s’enlisent dans les modes de pensées et d’actions de l’avant-2011. Il semble évident que nos leaders actuels ne sont pas ceux que l’on attendait, et certainement pas ceux qui pourront nous conduire vers cette « Terre Promise » démocratique. Et nous ne pourrons, à mon avis, commencer à penser un leadership de qualité, que si nous comprenons le contexte qui a mené à la situation actuelle, déterminée par trois principaux facteurs. Qu’il nous faudra analyser et détricoter, pour ne pas continuer à nager dans la médiocrité, entre souvenir d’hier et espoirs de demain.

1. Barrières culturelles

Depuis une soixantaine d’années, nos dirigeants se contentent d’adhérer à ce que l’on appelle le « contrat social ». Ils fournissent des emplois, des aides et des services subventionnés, comme la santé, l’éducation, l’énergie ou l’alimentation, aux citoyens, qui, en retour, acceptent de leur témoigner un soupçon de loyauté, voire de l’adhésion ou même de la soumission. Voici ce qui a scellé notre coexistence et garanti le statu quo ces soixante dernières années, mais également permis aux dirigeants de ne jamais avoir à échafauder de vision globale, tenir des promesses de campagne, ou écouter  les gens et chercher les réponses à leurs questions…

Pendant soixante ans, ceux-là n’ont jamais connu la concurrence ; il leur suffisait de plaire à l’autorité supérieure, à défaut de représenter leur peuple, à qui le système éducatif n’avait de toute manière pas pris la peine d’enseigner le leadership, en tant que science humaine et sociale. Il était dès lors simple de convaincre les jeunes gens que ce leadership était une sorte de récompense pour service rendu à un supérieur. Ce qui entraina ainsi népotisme, favoritisme et corruption – à la place de la méritocratie.

Résultat : aucun de nos leaders potentiels n’a vraisemblablement  ressenti la nécessité de développer chez lui ce « bon » leadership. Ceux-là n’ont jamais su comment communiquer, développer un certain sens de l’empathie, pourtant primordial pour comprendre les attentes du peuple. Ils n’ont jamais eu à affronter des opinions contraires, construire des coalitions autour de visions communes, ce qui débouche aujourd’hui sur un leadership catastrophique.

2. Culte de la personnalité

Notre histoire d’amour avec le concept du leader, ezza3im, prend ses racines dans les pas d’Hannibal, pour certains, du prophète Mohamed, pour d’autres ; elle a ressurgi avec la chute des empires ottoman et britannique, par la volonté de Gamal Abdel Nasser et Habib Bourguiba, qui ont grandement participé à l’unification des tribus de leur pays contre le pouvoir colonial. Pour les Tunisiens, Bourguiba reste très lié à la transformation moderniste et révolutionnaire du pays ; il demeure adoré comme « le plus grand des guerriers » (Almoujahid al Akbar), sans la bienveillance duquel toutes les transformations passées n’auraient pas pu voir le jour.

La propagation de cette idée d’ezza3im répond, à mon avis, à trois facteurs. Premièrement, après 2011, le traitement du fait politique, dans les médias, est devenu de plus en plus « personnalisé » et « sponsorisé », présentant les opinions de nos dirigeants comme émanant d’individus et non d’une idéologie ou réflexion  collective. De même, l’absence d’arguments politiques solides, fondés sur des principes idéologiques non moins robustes, a poussé les médias et le public à faire du politique une « vedette » de télévision.

Ce qui, deuxièmement, ajouté à l’absence de système multipartite, a également conduit à une atmosphère de « one-man-show » en politique, tout homme politique recherchant une attention supplémentaire devant travailler dur pour tenir la concurrence à distance.

Le troisième facteur qui alimente l’ezza3im est relativement nouveau en politique, puisqu’il s’agit de l’utilisation accrue des réseaux sociaux. L’interaction entre les leaders et leurs « adeptes », sur ces médias digitaux, crée ce que les psychologues et sociologues appellent des « interactions parasociales », où le citoyen s’extasie devant l’image héroïque du leader, comme s’il était un personnage d’Hollywood ou de jeu vidéo. Interactions qui ont malheureusement permis de passer d’une politique des idées à une politique de la présence, conduisant ainsi à l’admiration d’un personnage leader, ou ezza3im.

3. La grandeur et le droit

Troisièmement, et probablement la maladie la plus incurable dans ce pays, l’illusion de grandeur et de droit. Beaucoup de nos dirigeants, passés et présents, ont trébuché sur la fine ligne existant entre confiance excessive et ego gonflé à bloc. Problème : les gouvernants narcissiques sont généralement à la recherche de l’argent ou du pouvoir, voire des deux, et ne s’intéressent pas au bien-être des gens qu’ils sont censés représenter.

Notre courte histoire en tant que nation nous a montré que les politiciens exercent beaucoup plus de pouvoir et de contrôle que le citoyen moyen. Le pouvoir qu’ils acquièrent par le biais de positions politiques leur donne toutes sortes d’occasions (manifestement contraires à l’éthique et parfois illégales) d’augmenter considérablement leur capital financier et leurs biens par le biais de transactions contraires à l’éthique. Pour beaucoup d’entre eux (et ici, comme ailleurs, je résisterai à la tentation de citer des noms) leur appétit pour les richesses matérielles peut être insatiable.

Autre trait commun chez les dirigeants politiques : la déconnexion du monde réel, qui les pousse à croire qu’ils ont toujours plus de droits. Il n’est donc pas surprenant que tant de politiciens pensent en quelque sorte qu’ils « méritent » de changer le système en leur faveur. Après tout, de leur point de vue égoïste, n’est-ce pas à cela que sert le système ?

Nouveau contrat social

Il reste encore beaucoup de travail à effectuer avant de pouvoir assister à l’émergence du leadership dont nous avons besoin dans ce nouvel environnement. La Tunisie n’est pas une île isolée. Nous appartenons à un monde interconnecté et en évolution rapide. La mondialisation bat son plein. Nous vivons dans un monde qui n’a jamais été aussi proche et, dans le même temps, aussi divisé. Diriger une nation exige de nouvelles compétences jamais vues auparavant. Les générations actuelles et futures représentent de nouveaux défis pour tous les systèmes classiques. Ils sont dotés de technologies de communication qui facilitent la détection de l’incompétence, du manque de transparence et de la gouvernance. Ces changements ont remodelé la perception qu’ont les citoyens de ce qu’ils doivent à leurs dirigeants et de ce à quoi ils peuvent s’attendre en retour.

La relation entre les dirigeants politiques tunisiens et les citoyens a évolué vers la nécessité d’un nouveau contrat social. L’évolution du paradigme socio-économique s’est accompagnée de nouvelles caractéristiques et exigences en matière de réussite du leadership. Malheureusement, les élus et membres des partis politiques semblent avoir raté ce mouvement de bascule, ou l’avoir simplement ignoré. Le problème, c’est qu’un leader qui n’a pas passé suffisamment de temps au sein des différents segments de la société, qui n’a pas partagé sa douleur, ses hauts et ses bas et ses rêves, ne peut être un bon représentant.

Les 3 facteurs mentionnés ci-dessus constituent des obstacles qui empêchent le leader d’être en connexion avec les masses. Nos dirigeants politiques n’ont aucune empathie. L’empathie vient du contact et de la diversité. Beaucoup y voient une faiblesse, mais ils ne pourraient pas se tromper davantage. C’est par l’empathie que vous développez une excellente capacité d’écoute. C’est par l’empathie que vous comprenez le sens de la dignité. C’est par l’empathie que vous ressentez les injustices quotidiennes. Et c’est par l’empathie que vous pouvez devenir un grand communiquant.

Je me souviens d’avoir recommandé à plusieurs chefs de parti d’aller passer quelques jours avec les masses et de s’éloigner de leur environnement luxueux et leur zone de confort. Rien n’établit la confiance mieux et plus rapidement que de partager le temps et l’espace, de débattre et de réfléchir avec ceux que vous êtes censés représenter. Car les grands leaders sont des unificateurs, pas des diviseurs. Ils trouvent leur force dans l’unité tout en capitalisant sur la diversité. Nos dirigeants politiques craignent ce qu’ils ne comprennent pas et réfutent ceux qui pensent différemment. Ce que George W. Bush a dit un jour en 2001 prend tout son sens en Tunisie en 2018  : « Si vous n’êtes pas avec nous, alors vous êtes contre nous ».

Leadership collectif

Cette « nouvelle » Tunisie, éminemment complexe, ne peut davantage s’épanouir sous la direction d’une seule personne, quelle que soit sa grandeur. Le concept d’ezza3im n’est plus applicable. Avec la volatilité et la complexité actuelles de notre société et du système politique, ni Bourguiba, ni Gandhi, ni Mandela n’auraient de facilité à diriger ce pays aujourd’hui. Ce dont la Tunisie a besoin, à l’heure actuelle ? De nombreux dirigeants dans tout le pays, dans toutes les régions, dans toutes les villes, mais également dans toutes les écoles, toutes les universités, et toutes les associations. La volonté de changer collectivement doit être la réponse. La complexité du nouveau paysage politique exige un environnement de collaboration, où les forces et l’expertise de plusieurs niveaux de leadership contribuent à la santé et à la croissance de notre pays.

La tâche, comme il convient de le reconnaitre, est ardue. Surtout pour une nation et un peuple comme les nôtres, parce qu’elle exige une plus grande participation et un plus grand engagement de la part de tous les citoyens. Nos compatriotes doivent faire un effort concerté de conscience de soi et se rendre compte que le succès et l’échec de notre nation commencent et se terminent par eux, et non par l’individu ou les individus qui dirigent la nation. Nous ne pouvons plus fermer les yeux, payer des pots-de-vin, vendre des produits subventionnés à l’étranger, frauder nos impôts, ne pas payer nos amendes et nos factures, et nous attendre à ce que nos dirigeants brandissent la baguette magique et deviennent de super héros. Le leadership collectif signifie aussi que les citoyens respectent les principes fondamentaux de la démocratie – le vote. Le leadership collaboratif mène à un gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple.

La nouvelle conception du leadership collectif commence inévitablement par l’engagement d’un pays à favoriser une collaboration fructueuse à la maison, à l’école et dans le milieu professionnel. Seul moyen d’inciter les gens à travailler main dans la main vers une vision commune. Ce qui ne se fera pas en un claquement de doigt : ce projet de leadership concerté prendra des années à s’instiller dans l’esprit collectif. Mais ne pas investir dedans dès à présent serait une autre erreur (collective), dont le prix à payer pourrait être insurmontable.

 


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